Un homme dans sa ville

L'interview du Dr Jacques Bangou, Maire de Pointe-à-Pitre

 

 


Un proverbe africain dit qu’on est davantage le fils d’une époque que de son père…

Jacques Bangou dont le nom évoque pour tous les Pointois et au-delà, une figure historique importante de la vie politique pointoise et guadeloupéenne, correspond à cette sage parole.  Car il continue d’écrire d’autres pages du livre de la Ville, sans reniement, sans effacement du passé. Mais avec cette volonté chevillée au corps de transformer Pointe-à-Pitre en n’oubliant jamais ce que recouvre ce label de « Ville d’art et d’histoire ».

Homme de convictions et de fidélité, il répond avec décontraction et pédagogie à nos questions. 


Identité, rénovation et développement

Je commencerai par dire que beaucoup de Guadeloupéens se sentent et ont un attachement à cette ville. Chaque guadeloupéen possède une histoire avec la Ville. Scolarité, emploi, culture et arts, notre ville historiquement a toujours été un lieu de convergence, de rencontres, d’échanges entre toutes les populations de la Guadeloupe. Pointe-à-Pitre s’est construite comme une force attractive, une Ville-capitale ainsi que le lieu d’une singularité. Je souligne par cette singularité, une Ville-monde où une modernité guadeloupéenne continue de s’écrire. Etre pointois appartient à la transcendance guadeloupéenne. C’est certes y vivre mais aussi de faire vivre la Ville.
 

Je dirai qu’il faut bien distinguer de qui émanent ces attentes et besoins. Vous avez les administrés pointois qui de manière universelle attendent de vivre dans une ville dans laquelle, ils bénéficient de services publics de qualité, de sécurité, de lieux de vie et de loisirs. Mais vous avez aussi une large partie de Guadeloupéens qui eux aussi expriment des besoins différents en matière de rayonnement de la ville, de dynamiques culturelles et je dirai simplement l’envie d’une Ville universelle qui serait aussi une vitrine du génie et des talents guadeloupéens. Ce sont des attentes dans des temporalités différentes mais pour mon équipe qui sont consubstantielles.
 

Je rappelle que j’ai été le premier Président de la Communauté d’agglomération. Aujourd’hui avec les Abymes et Baie-Mahault, nous participons à la construction d’une capitale urbaine de Guadeloupe mais aussi avec cette volonté de devenir une capitale caribéenne. Mais les communautés d’agglomération sont des outils au service d’un double développement celui de la Ville et celui de la communauté. Elles ne doivent pas être appréhendées comme des lieux d’antagonismes. Ce sont des espaces de synergie et de convergence.

Pour revenir à la Ville stricto-sensu ; à notre arrivée à la tête de l’équipe municipale, nous savions que nous avions été élus dans un contexte de mutations fortes et d’urgences, dont la création des communautés d’agglomération est partie intégrante. La perte du bénéficie de l’activité de containers du Port même si nous avons conservé l’activité de croisière ; une redistribution de l’activité commerciale avec les centres commerciaux à la périphérie immédiate de Pointe-à-Pitre constituent autant d’éléments d’inflexion et producteurs de nouveaux handicaps pour la Ville. Des mutations liées aussi au temps long. En effet, le jeu politique et électoral a tendance à caricaturer les éléments complexes du construit d’une ville. Mais Pointe-à-Pitre, c’est aussi aujourd’hui encore les conséquences économiques et sociales de la restructuration de la politique économique cannière. 

Comme beaucoup de villes ici et ailleurs, Pointe-à-Pitre a dû aussi affronter les choix de délocalisation des administrations, de certaines entreprises et d’activités. Là encore, la simplification et les discours dialectiques obèrent une vision juste et pertinente de ces dynamiques. Les délocalisations ne signifient pas obligatoirement que vous n’avez pas satisfait aux besoins. Elles obéissent à des logiques économiques et financières ; mais aussi à des nouvelles offres concurrentielles auxquelles, en termes de bâti, d’espace contraint, de règles, d’évolution sociologique. Les Villes doivent faire preuve de créativité et de nouvelles approches. C’est face à tous ces défis que nous avons proposé ce projet de Ville nouvelle.
 

Nous avons décidé de nous appuyer sur un premier outil : la rénovation urbaine.

Une rénovation appréhendée comme un levier et un outil d’induction et de nouvelles dynamiques au service de tous les territoires de notre ville.

C’est une rénovation qui a embrassé toute la ville y compris le centre-ville. Nous avons voulu que ce projet englobe tous les quartiers, toutes les zones urbaines.

Nous avions aussi un challenge important, transformer la friche industrielle de l’usine Darboussier en un nouveau lieu de vie en répondant aux nécessités de lutte contre l’habitat insalubre (RHI sud-est). De l’acquisition de cette friche à l’édification de ce quartier, c’est un long travail auquel nous nous attaquions. Et nous y avons inclus le MACTe comme un élément d’attractivité et aussi « Booster » de cette partie Sud-est.

Le choix d’intégrer le Centre-ville à cette rénovation urbaine est une des réponses que nous avons décidé d’apporter aux conséquences des délocalisations, des nouveaux modes de consommation…Il fallait faire face aux problèmes des dents creuses, aux risques d’incendie d’habitats souvent en indivision…, aux parcelles non entretenues qui produisent davantage d’insalubrité. Nous nous sommes attelés à un travail en profondeur afin de développer une nouvelle politique d’habitat en respectant aussi notre label de Ville d’art et d’histoire.

C’est donc de nouvelles impulsions données en termes démographique, social et économique. Notamment aussi avec le concours de l’Etat (OPAH-RU), nous avons permis à des centaines de propriétaires de rénover leur maison afin de sauvegarder le patrimoine bâti de la ville.

Pour finir, je soulignerai que la rénovation urbaine ne représente pas seulement la construction de nouveaux bâtiments. C’est une réflexion et une réponse apportée en termes de liens intergénérationnels, mixité sociale, circulation et liens entre les quartiers, de besoins en matière de services publics et privés. C’est aussi une constante : donner à voir la culture, l’Art et la valorisation de notre Patrimoine dans son acception la plus large et avec des constructions de belle qualité architecturale. Des quartiers de transcendance où le passé, le présent mais aussi les dynamiques d’avenir créent de nouvelles identités.

C’est dans ce sens que nous nous attelons à l’aménagement de la place Henri Bangou à Lauriscisque- promise depuis 20 ans- qui devrait être un espace de convivialité structurant.

Puis autre élément important, une fois levées toutes les contraintes techniques, c’est le projet de transformation de l’espace des Tours Gabarre et celui des barres de Chanzy. Là encore la ville s’attache à impulser des nouvelles synergies, de nouvelles activités, du vivre ensemble en restant fidèle à nos principes de transcendance, de patrimoine et d’identité des quartiers.

La ville se transforme avec des espaces de qualité pour les Pointois, pour les Guadeloupéens et aussi pour les touristes dont les croisiéristes, avec la co-construction avec le port autonome du projet Karukera Bay.

La ville se construit mais avec le souci du lien. Liens entre les générations, lien social, liens entre les quartiers, liens entre les habitants et les visiteurs, liens économiques. Une ville ne se construit pas en un jour !
 

Oui évidemment ! Nous allons avoir un Port de pêche ultra moderne qui correspond aux besoins des professionnels de la pêche et aux besoins des populations.

C’est un projet qui intègre de la rénovation infrastructurelle mais aussi la formation des femmes et hommes pour participer à l’émergence d’une filière porteuse de plus-values économiques et sociales. Il ajoute un nouvel espace de vie et de partage permettant de lancer de nouveau temps de partage avec les « Friday-Fish ».
 

Je m’attache à la réalité et non aux fantasmes transportés par les uns et les autres.La ville de Pointe-à-Pitre est initiatrice, productrice, créatrice, accompagnatrice, donatrice, …de nombreux projets et actions. Je ne veux pas polémiquer sur le pourquoi et le comment de certaines communications. Mais avant tout, ma responsabilité est de répondre aux besoins des Pointois. Et au-delà de tous ceux qui attendent de Pointe-à-Pitre qu’elle continue d’être une ville attractive par son passé son présent et sa vision du futur, en Guadeloupe et dans la Caraïbe.

C’est par ailleurs dans ce sens que nous sommes parties-prenantes du projet Karukéra Bay même si la communication laisse entrevoir une relation exclusive entre le Port autonome et la Région.

 

Politique et gouvernance

Ces dernières années le millefeuille administratif s’est beaucoup élargi, entres les syndicats (eau, transports, traitements des déchets…) CapEx, les offices… Il y a un besoin fort de cohérence, de sens et de lisibilité liée à toutes ces mutations.

Mais je crois que l’unité communale- la mairie-demeure la pierre fondamentale. Les enjeux me semble-t-il, c’est quelle place pendront les communautés d’agglomération dans les missions, les prérogatives et les compétences du Département, de la Région et même de l’Etat.

L’unité communale reste le lieu de l’expression identitaire des territoires et des Hommes. Et aussi le lien le plus proche qui permet un exercice démocratique plus juste, plus à l’écoute des besoins des citoyens.
 

Vous savez, aucun élu ne vous dira que le rôle de maire est aisé. Mais tous vous diront que c’est certainement un des engagements les plus enrichissants pour un élu.

Le rôle de maire même avec son lot d’ingratitudes de difficultés, demeure le plus exaltant.
 

  • En matière de sécurité, beaucoup de confusion et d’amalgames sont produits laissant croire que tous les faits de délinquance et de criminalité émanent de la Ville de Pointe-à-Pitre comment le vivez-vous et comment inverser cette forme d’injustice ?

Comme je le soulignais précédemment, je ne m’attache pas aux rumeurs, aux fantasmes mais aux réalités et aux moyens de résoudre les problèmes. Les chiffres démentent ces assertions et la sécurité a fait d’immenses progrès sur le territoire de la ville.

Au-delà de l’injustice que l’on peut légitimement ressentir. Je crois qu’il faut sortir du tribalisme territorial pour développer une vision guadeloupéenne. Je n’inscris pas la ville dans un concours avec les autres territoires. Je raisonne en termes de bassin de vie, de liens entre les populations. Cela reste un problème global qui interpelle et questionne la Guadeloupe et l’ensemble de ses élus. A quoi servirait que Pointe-à-Pitre soit « irréprochable » si à ses portes nous assistions à du délitement social et à des mécanismes de violence urbaine ?
 

12 ans que nous portons ce label avec des animations, le développement de la fréquentation des espaces et des sites patrimoniaux. Nous avons semé et nous sommes en train de récolter les fruits progressivement ce travail.

Nous attirons de nouveaux projets. Notamment en matière cinématographique et en devenant terre de tournage. Nous nous affichons et nous ne souffrons pas d’un déficit d’image sur ce segment d’art et d’histoire. Même si nous continuons d’améliorer et de développer les choses.

A ce titre, la visite guidée de la Ville intègre tout le travail accompli pour valoriser notre patrimoine.

Et quand je parle de patrimoine j’y intègre par exemple le festival de Jazz, un produit culturel historique important dans la mémoire collective que j’avais fait transférer à la Communauté d’agglomération qui est devenu Îlots Jazz.

C’est aujourd’hui de nouvelles discussions qui vont s’engager avec CapEx afin de redonner vie à ce festival qui a marqué non pas seulement la Ville mais tous ceux qui ont pu assister à des moments de forte émotion collective. Mon idée fixe est la même : dépasser les polémiques, les déceptions, les incompréhensions afin de se tourner vers la résolution des problèmes et proposer de nouveaux projets durables, concertés au profit des Pointois certes. Mais aussi de tous les Guadeloupéens et tous nos visiteurs et touristes.
 

Pointe-à-Pitre a choisi, il y a 15 ans, de saisir une opportunité à travers l’opération de rénovation urbaine. C’est 0.5 Milliards de financement que nous aurons engagés pour la transformation de la Ville ; rénovation urbaine, création d’infrastructures, dynamiques culturelles et sportives.

La ville s’est engagée dans un premier temps sur 31 millions dont 27 millions d’apport en termes de terrain et patrimoine à valoriser de la Ville. En définitive ce sont 10 à 13 millions de contribution de la ville dont l’effort va être réparti sur une quinzaine d’années.

Cette participation semble faible au regard des montants finaux. Il n’en demeure pas moins que la Ville doit engager certains fonds, avancer de la trésorerie qui ne lui sont remboursés qu’à la fin des opérations.

Nous connaissons la difficulté mais il était important de continuer à développer ce projet de ville nouvelle afin de lutter contre les injustices, participer au rééquilibrage des territoires, produire davantage de vivre-ensemble, davantage de liens…

Je me suis opposé et je reste contre tout arrêt de cette dynamique, même si les finances contraintes nous obligent à rechercher avec des partenaires d’autres moyens d’assurer les derniers investissements. C’est une vision politique au sens noble du terme et pas le caprice d’une mandature.

Au-delà, c’est une réflexion plus large en termes de politique. Notamment sur le rôle de la Ville, du maire dans un contexte de réduction du périmètre d’action et de moyens et ressources de plus en plus rares. Les transferts en compétences de l’Etat s’accompagnent souvent d’un déficit de transferts de moyens. La politique de la Ville intègre de nouvelles compétences notamment en matière de santé, plus précisément pour les SDF, les personnes souffrant de maladies mentales. Cela engage des financements qu’il faut bien trouver. Car ce sont des priorités sociales et sanitaires. Cela veut dire aussi que nous devons, tous les acteurs du territoire, imaginer des nouveaux partenariats, des nouveaux partages qui viseront à plus d’efficacité en matière de politique publique. Nous ne pouvons plus traiter les problèmes de manière séquentielle sans cohérence globale. La Ville a besoin pour son développement d’une politique concertée et intégrée. Pas des querelles de personnes qui obèrent une vision systémique du pays. Au-delà de la ville…

J’aimerais rappeler qu’il existe une jeunesse entrepreneuriale sur le territoire. Culture, arts, nouvelles technologies, nous avons une jeunesse qui fait entendre une voix d’espoir et de construction de nouvelles dynamiques sociales et économiques.

Mais il est vrai que notre ville possède en son sein une jeunesse qui rencontre des difficultés en matière d’inclusion et de participation citoyenne.

Il nous appartient et je m’y attache, à trouver des réponses en matière de luttes contre les inégalités et les discriminations subies par ce segment de la population pointoise qui doit elle aussi être porteuse de la Ville de demain.

La rénovation urbaine y participe comme d’autres de nos projets infrastructurels. Ce sont aussi des nouveaux espaces de création d’activités et d’emplois dans lesquels nous appuyons l’intégration de notre jeunesse. Pointe-à-Pitre est en Guadeloupe. C’est-à-dire qu’on y retrouve les problèmes structurels du pays parfois même avec plus d’acuité. 

La culture et l’éducation sont des réponses importantes pour faciliter l’inclusion de cette jeunesse. Nous appuyons les associations, nous accompagnons aussi des porteurs de projets. La ville agit mais les politiques sociales et l’ensemble des moyens doivent être pensés aussi dans le cadre de l’intercommunalité, le département et la Région.  Car les problèmes de Pointe-à-Pitre, en la matière, sont ceux de la majorité des Villes ici et ailleurs, sont ceux de l’urbanité dans un contexte de chômage de masse et de nouveaux modes de vie. 

Je reste un homme de gauche attaché à la cohésion sociale et à lutte contre les inégalités. Et je mobilise tous les jours mon équipe et nos partenaires pour trouver des solutions innovantes afin de réduire la pauvreté, les inégalités et faire de la Ville de Pointe-à-Pitre une ville rayonnante au service de ses habitants, jeunes et seniors, valides et handicapés, travailleurs et chômeurs, actifs et retraités ; aussi afin de boucler la boucle de cet entretien je dirai, une ville au service des Guadeloupéens qui attendent que Pointe-à-Pitre demeure une ville phare, vitrine du génie et des talents de Guadeloupe. Une ville témoin de l’élaboration de notre créolité et de notre modernité.